[EVEIL]

On est vivant, on en a pris conscience. On a le cœur qui bat, on le sait. On respire, on ne pourra plus l’oublier. Et le sang qui roule dans nos artères ne cesse plus de se faire entendre à nos tempes. On est enfermé, on est soi-même une prison, une cage de chair et d’entrailles mêlées. On prend conscience qu’on est le dernier né d’une longue lignée, un maillon de la chaîne humaine. On se souvient qu’on est une unité au sein d’une grande foule. Que d’autres existent aussi : avant, après, ailleurs, tous enfermés dans la même chair, tous naissant et évoluant et s’éteignant sans discontinuer. Une mémoire résiduelle, enfouie en nous depuis mille ans, s’est éveillée. On se souvient qu’on existe. Qu’on est le centre chaud d’un univers multiforme et grouillant de vie suintante et bruyante, une particule au sein d’un univers instable. Que sous la surface se cachent les mille méandres d’un monde immense et complexe, où chaque chose change en permanence. Qu’au-delà des cieux nocturnes roulent des astres anciens dans un firmament mouvant. Le Ventre, où se déroule l’éternel drame de notre existence, a ouvert en grand ses portes devant moi.

 

Je ne sais rien de cet endroit, je ne comprends pas ce qu’on m’a fait. On m’a jeté vif dans la matrice chaude du monde, les remparts du silence se sont effondrés : je suis un innocent à qui l’on avoue d’un coup tous les secrets honteux du monde, un agneau de Dieu dévoré par les loups à voix humaine.

En moi le combat fait rage. Crier à l’aide, me débattre, implorer qu’on me sacrifie sur l’autel chirurgical. Mais mon organisme est de plomb et mes mouvements s’éteignent à peine esquissés. J’ai mal, je suis écrasé par le tumulte du monde en marche. Je sens mon ventre se soulever en rythme, mes doigts s’agripper aux draps bruns, mes yeux rouler sous mes paupières fermées. Moi, mon sang brûlant dans mes artères, mon ossature alourdie d’organes palpitants, mon enveloppe de peau frémissante. Une canule obstrue ma gorge, comme une bouture anormale de ma trachée. Une nuée de mouches en grappe au coin de mes yeux, le sang séché et la poussière, telle est ma nouvelle réalité. Le jour s’est levé, une aube de mort grande ouverte qui ne se refermera plus.

 

On s’agite autour de ma table d’opération, je sens des mains courir sur moi, des aiguilles percer ma peau, sans que je puisse distinguer d’autre qu’une masse floue rehaussée de halos de lumière blanche. Des fragments de phrases chuchotées, je ne comprends rien, tout se mêle dans une cacophonie de mots et de bruits mécaniques, de respirations, de pas.  Je suffoque et j’ai peur. Plus rien ne sera comme avant. Des formes noires circulent au-dessus de moi, on me parle, tout se joue contre ma volonté. J’entrevois l’ampleur du fardeau qui s’abat sur mes épaules, la douleur et la faim, le doute permanent.

Je tente de me fermer au monde, de me verrouiller en moi-même. Me couper de l’avalanche de sensations incompréhensibles qui m’assaillent. Que tout s’efface, qu’on me laisse en paix. Qu’ils disparaissent, tous, qu’ils rentrent sous terre et s’éteignent. Qu’on me laisse embrasser la nuit et le vide. Mais on ne me fera pas grâce.

 

Les heures passent. L’opération a brisé mes défenses et étouffé mon feu. Les contingences d’un organisme imparfait, miné de douleurs infimes, de tensions articulaires et de fatigue accumulée, apparaissent. Le poids de l’air dans la poitrine, les yeux brûlants de fatigue. Je me sens épuisé mais incapable de dormir. Mes doigts s’accrochent dans la boucle des sangles déliées. Qui m’a détaché ? Mes bras maigres fléchis sous ma carcasse, mes pieds dérapant sur le dallage humide, je tente de me lever du lit. Mes jambes cèdent sous mon poids et je m’effondre. Mon front plaqué au sol, ma bouche cherchant de l’air. Mon esprit s’étend bien au-delà des fragiles frontières de chair et d’os qui le ceignent, alors je continue d’essayer. Si je tombe encore, je me relèverai encore.

 

La pénombre est lourde de bruits d’eau et de remous incertains. Je déambule le long des murs fracassés, mes pieds nus blessés par les gravats. On m’a abandonné dans ce dortoir clos, seul avec cinq dormeurs étendus sur des lits de fer. Je ne trouve pas d’issue, comme si notre cellule s’était refermée sur nous, bulle d’air étanche dans le flanc du monde. Dans un premier temps, paniqué, j’ai tenté de percer une ouverture dans un mur pour m’échapper, mais j’ai renoncé en constatant qu’elle cicatrisait à vive allure. Alors je me suis calmé. Mes perfusions, branchées aux canalisations, ne se vident jamais, je peux vivre ici mille ans en autarcie, jusqu’à ce que mon organisme se dessèche et se disperse en poussière dans le souffle des ventilateurs. Je caresse lentement les conduites noires qui serpentent le long des murs. Mes multiples mères nourricières. Leurs contours affleurent à peine de l’ombre. Mes mains plaquées au ventre de ces bêtes anciennes, je suis obsédé par l’idée qu’elles ne mènent peut-être nulle part, que rien d’autre n’existe au-delà de mes murs. Mais je sais déjà que rien ni personne n’est autonome ici-bas et que le monde ne disparait pas parce que je refuse de le voir. Il est toujours là.

Les heures passent et je tourne en rond, à effectuer en boucle les mêmes tâches, à dispenser des soins hasardeux aux cinq dormeurs. J’ai du mal à distinguer ma personne de la leur, mon identité m’apparaît nébuleuse et sans contours bien précis. Je déambule entre les vieux lits de fer rouillé, réglant le débit des perfusions, pratiquant saignées et sutures hasardeuses. Les pansements sont noirs de sang mais je n’ai rien pour les changer, alors je les défais et les refais à l’identique. Les lames sont rouillées, des seringues traînent en vrac sur des plateaux tordus. Dans ma maladresse, j’ai envoyé rouler des instruments de chirurgie un peu partout, brisé des perfusions et blessé des patients. Lorsque je n’ai rien à faire, j’opère un dormeur. Je clampe des veines au hasard, je retire un organe, peu importe. Le sang qui s’écoule des incisions est comme l’eau noire qui ruisselle le long des murs et je comprends que le monde et nous ne faisons qu’un.

 

Ne pas vivre, ne pas mourir, ne pas vivre, ne pas mourir. C’est une punition d’être conscient, l’ultime châtiment pour tous les traîtres de la planète. Il n’y a rien que je hais tant que d’avoir un destin, une existence. Je veux être rayé des listes, oublié de tous. S’il y a un paradis, il est obscur et silencieux. S’il y a un paradis, on y entre les yeux fermés pour y dormir jusqu’à la fin des temps. Ici, c’est un enfer, l’enfer du manque et de la faim, l’enfer du froid et de la douleur. Je voudrais que ce monde continue de tourner sans moi : je n’ai rien à y faire et rien à y vivre.

 

En dedans, sous ma surface tiède, je sens la machine s’enrayer. J’ai mes mains plaquées à l’abdomen, de part et d’autre des points de suture. Plus de signe d’activité. Ma peau reste opaque, mais mon regard la perce comme de l’eau : là, les entrailles s’agrègent en tas compact. Mes tissus asséchés, mes organes vidés.

Je chuchote de longues litanies de prières absurdes à l’oreille de mes patients, je les tue à petit feu avec une prévenance obsessionnelle. Les heures succèdent aux heures et je perds le contrôle. Je vois les murs palpiter de vie. Ils ne se contentent plus de cicatriser, ils métastasent et vomissent des pans de maçonnerie dans ma cellule. Je sais que c’est un acte d’hostilité à mon égard, un rejet instinctif. Les structures souffrent de ma présence, cherchent à m’étouffer sous des tonnes de béton.

Rien ne va plus. Je tourne en rond dans ma minuscule cellule et je ne sais plus où donner de la tête, des choses cherchent à entrer en moi, je dois me battre. Les murs à nouveau s’écartent de moi, je deviens fou, je n’en peux plus.

 

A l’instant où je reprends mon souffle, mille âmes sortent de l’ombre et se précipitent sur moi. Une voix murmure mon numéro de matricule en boucle, cantique à la gloire de ma sainte individualité. Je me laisse tomber au sol : me prostrer de mon mieux, fermer les yeux. Des hallucinations sanglantes brûlent mon champ de vision tandis que le fracas du monde augmente graduellement.

 

Alors je laboure sans retenue les murs de mes lames, brisant la faïence et suturant les fissures, et les dormeurs se tordent sur leur couche, leurs bras maigres tentant d’échapper au carcan des sangles. Eux aussi se sont mis à rêver, ils ont contracté la maladie. Ils sont comme moi. Nous tous, morts et vivants à l’unisson, tendus vers le haut, à boire les paroles pathogènes.

 

… que notre voix obsessionnelle perce les murs des caveaux et atteigne les emmurés volontaires, par-delà les mille remparts qui les ceignent 60:44 vous, ESCLAVES muets, catatoniques incarcérés, enfants et serviteurs de DIEU, entendez notre supplique 57:74 levez-vous aujourd’hui et contemplez le soleil noir qui s’élève entre les plaines vides d’un ciel éteint 00:19 car votre FIN est proche, et la FIN de votre ère 69:68 et plus rien ne saurait l’empêcher 31:12…

                                         

Au fond d’un gouffre obscur cloisonné en mille cellules, au milieu d’innombrables cercles concentriques de structures imbriquées, au cœur d’un essaim de dormeurs asservis, je manque m’effondrer et choisir l’abandon. C’est alors que je vois les cieux de béton s’ouvrir. Et je joins mes mains devant la grâce terrifiante, sous les vivats d’une foule d’âmes en peine.