[FRAGMENT004]

Alors notre seigneur aux cent voix synchrones s’éleva sur la plaine de plomb. En peu de temps, son souffle se mit à s’épancher et son cœur à battre au rythme du monde. Il tournait sur lui-même sans que ses neuf yeux ne se referment. Neuf sont les seuils et neuf les roues du système somatique , et ils apparurent sous sa peau, roulant lourdement en leur firmament fibreux, à l’image des astres éteints.

 

La voix du Premier Né tonna. Il s’adressait à lui-même et se répondait sans fin. Dans sa bouche était la peste dévoreuse et dans ses yeux, l’incendie. Il parlait le langage du sang dans les veines, le langage des entrailles qui s’enroulent sur elles-mêmes. Tel l’œuf qui s’ouvre, l’air entier reflua dans un fracas cataclysmique, et la plaine elle-même ploya sous le choc et en fut marquée à jamais. Au sol déferlèrent neuf ondes de cendre qui touchèrent aux confins de la terre. Mille âmes se désagrégèrent sous l’impact, du sang ruisselant des tympans, dans un chœur strident de sirènes d’alarme. La voix égrenait un à un les commandements tumoraux. Chacun de ses mots portait un coup de plus au monde. Onze cités d’acier se refermèrent et s’enfouirent dans le ventre de la terre pour échapper aux vents dévorants. Seule une survécut, les autres furent à jamais perdues. Noirs les cieux, noire la terre.

 

Sur la lande gaste, des nuées de disciples aveugles s’étaient figés dans la cendre ondoyante et se tournaient vers le Premier Né, laissant là leur incessante errance. Des fils d’acier s’étendirent de ses mains ouvertes et s’ancrèrent à leur visage, à leur cou, à leurs épaules. Chacun de ses mots courrait le long des fils, et cette subtile vibration entrait en eux comme autant d’aiguilles. Là, les mots formaient de nouveaux organes, déplaçaient des articulations, obstruaient des troncs veineux ou en ouvraient de nouveaux. En eux, les roues  tournaient de plus en plus vite et ils se mirent tous à geindre d’une même voix mêlée de stridences inhumaines. Lorsque l’harmonie des rotations devint insupportable, les roues se mirent à casser les unes après les autres, et des centaines de disciples tombèrent à genoux.

 

Alors les neuf yeux du Premier Né se refermèrent d’un coup, et le monde fut noyé d’une étouffante pénombre. En un instant, toute chose s’éteignit dans un silence de mort, que rien ne put plus briser.

 

[…]

 

Seul, je suis seul. Il n’y a d’autre sang que le mien, et tous tous tous vous le partagez. Il n’y a d’autre âme que la mienne, et vous la verrez, une fois et une seule, avant de tomber. Le fruit s’est ouvert et s’est décomposé. Vous n’êtes rien d’autre que moi : des échos de mon rêve matérialisé, des cellules de mon organisme dispersé. Vous êtes les vagues et je suis l’océan. Je suis l’un et l’innombrable, le monde n’existe qu’à travers moi. Le fruit s’est ouvert et s’est décomposé, trois fois trois fois trois fois décomposé.